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Les RPS en France et aux Etats-Unis : un océan nous sépare-t-il ?
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Entretien avec Nader Barzin

Quels sont les points communs et les divergences dans la manière d’aborder la prévention des RPS de part et d’autre de l’Atlantique ?

Lorsque l’on doit gérer un problème complexe, il semble bon d’observer ce que d’autres font ou tentent de faire dans le même type de circonstances. Pour autant, les solutions des uns ne seront pas forcément celles des autres car chaque problème apparaît et évolue dans un contexte singulier, qu’il convient de prendre en compte.

Parce que les travailleurs sont d’abord des personnes intégrées dans la société civile, traiter la question des Risques Psychosociaux (RPS) qui les affectent suppose de mieux comprendre les particularités de la société dans laquelle ils vivent. Ayant exercé de part et d’autre de l’Atlantique, je peux vous faire part de mon analyse sur les divergences et les convergences qui existent entre la France et les Etat-Unis. Les deux pays se distinguent par leur système social et politique, leur histoire, et la manière dont ils sont aujourd’hui insérés dans le système international.

La France est un Etat-Nation. De part son histoire et sa culture, l’Etat français a été plus impliqué dans la gestion de certains entreprises – les entreprises nationales notamment – que ne l’est le Gouvernement Fédéral aux Etats-Unis. Mais ceci est en train d’évoluer. Le champ d’intervention de l’Etat diminue, nous allons vers un système beaucoup plus libéral, davantage centré sur l’individu et soumis aux lois du marché.

Les Etats-Unis sont un conglomérat d’Etats, traditionnellement libéraux, mais qui subit également des transformations au sein de son système socio-politique. Même si les salariés sont beaucoup moins protégés par le droit du travail aux Etats-Unis, il leur est plus facile de le faire appliquer grâce à un système judiciaire fort. Ils bénéficient de multiples possibilités de recours judiciaires dans le cas de dérives, y compris contre leur employeur. A l’inverse, la durée et la complexité des procédures en France font que les salariés ont plus de difficultés à faire appliquer la loi.

Et pourtant les deux pays sont soumis à la même crise économique…

Si on considère le contexte de crise économique et financière mondiale actuelle oui, d’une certaine manière les deux pays sont soumis aux mêmes pressions, sans pour autant pouvoir y apporter la même réponse. Mais il ne faut pas perdre de vue que l’Europe subit, depuis la fin de la guerre froide, une transformation structurelle en raison de la nouvelle place qui lui est réservée dans l’ordre international. Pour la France, il y a eu l’impact de la réunification allemande sur le Franc et par la suite une politique monétaire commune et la limite que cela pose à la gestion des spécificités nationales.

Donc il ne s’agit pas de mêmes pressions au niveau macro, mais il est vrai qu’il y a des points de convergence liés à la financiarisation de l’économie et au court-termisme que cela impose à l’entreprise. En tout cas, les pressions économiques se traduisent, chez l’un et l’autre, par des symptômes différents au niveau de l’entreprise et des salariés. Il est tout de même intéressant de constater que les difficultés les plus importantes ont commencé en France au sein d’entreprises anciennement nationales. Il serait difficile d’ignorer une dimension « altruiste[1] » dans les suicides qui se sont produits au sein de ces grandes entreprises. Dans les cas le plus médiatiques, la suite des événements semblent confirmer cette hypothèse. Et même dans le contexte de la « crise » en cours les réponses des deux pays ont été très différentes. Les Etats-Unis ont opté pour une réponse « keynésienne », espérant une relance de l’économie nationale alors qu’en France c’est le maintient de la consommation qui est favorisé. Donc au final les pressions ne sont pas exactement les mêmes et les différences sociopolitiques de chaque pays font que les « risques » psychosociaux ne se manifestent pas de la même manière.

Quelles sont les conséquences au niveau des Risques PsychoSociaux ?

Lorsque l’on parle de risque psychosocial, il y a une dimension de « risque », c’est à dire « la prise en compte d'une exposition à un danger, un préjudice ou autre événement dommageable, inhérent à une situation ou une activité ». Dans le cas des risques psychosociaux en entreprise, ce sont des éléments sociaux (managériaux, organisationnels…) qui créent des pathologies psychiques au niveau individuel. Et nous avons dit précédemment que le changement dans la société s’ajoute au changement dans l’entreprise. Les symptômes se manifestent en fonction de la structure psychique et des ressources de l’individu. Les changements systémiques induisent donc des réponses structurelles – au niveau de la structure psychique de l’individu. Ce qui veut dire que deux individus soumis aux mêmes pressions ne vont pas réagir de la même manière. Ce qui permet d’affirmer l’existence de facteurs nocifs, est le nombre des individus dans le système social qui commencent à manifester des pathologies psychiques. La détection de ces pathologies dans leurs phases initiales est naturellement difficile. Une fois que les pathologies deviennent plus visibles, elles deviennent aussi plus difficilement remédiables (dépressions par exemple ou dans les cas extrêmes, suicides). Or, les initiatives récentes en France facilitent l’accès à des expertises qui permettent de déceler l’existence de facteurs de risque et d’intervenir au niveau approprié pour y remédier, c'est-à-dire au niveau du management.

C’est peut être là que réside la différence principale entre les deux pays dans le traitement des risques psychosociaux ; j’ai l’impression que les malaises récents ont en quelque sorte facilité le recours à des moyens pour traiter ces risques dans leur phase initiale. Si le résultat est le renforcement du système de management – qui est faible en France en comparaison avec les États-Unis où cette science est née – cela serait un facteur positif pour les industries et services en France.

En quoi cette prise de conscience et la prévention qui en découle sont-elles dans l’intérêt de l’entreprise ?

L’intérêt de l’entreprise – et de la société – est de ne pas arriver au point de déclanchement de pathologies psychosociales, d’où la nécessité de connaitre le niveau de risque pour le prévenir. La déclaration de pathologies est la preuve d’un management et d’une organisation défaillants. Ce qui veut dire une performance sous-optimale de l’entreprise et une compétitivité moindre par rapport aux concurrents. Alors comment se fait-il que les entreprises soumises à la concurrence et à l’appréciation des marchés financiers peuvent ne pas remédier à ces insuffisances ? Pour certaines entreprises (ex. secteur bancaire, nouvelles technologies...) qui ont une « stratégie basée sur la compétence », le salarié est la seule source d’avantage concurrentiel. Leur intérêt est de tout mettre en œuvre pour lui permettre de bien travailler. La manière de faire fonctionner la masse salariale ensemble, de gérer les ressources humaines, devient alors, pour ces entreprises, la seule façon de se démarquer de la concurrence. Alors si les entreprises permettent que leur système de management dérape pour arriver à des déclarations de pathologie, cela est en partie lié à la financiarisation de l’économie et aux pressions de performance à court-terme qu’elle impose aux entreprises, à l’encontre de leurs propres intérêts et ce qui favorise l’augmentation des RPS.

La meilleure prévention de RPS est donc le renforcement de la capacité de management et l’alignement organisationnel. A mon sens, la seule « prévention » digne de ce nom reste cette prévention primaire – c'est-à-dire au niveau du management. Pour revenir à votre comparaison entre les États-Unis et la France, cette prévention primaire se fait de manière plus naturelle aux États-Unis car, en général, les entreprises sont mieux managées qu’en France. Il y a moins de pression inutile, comme les horaires prolongés de travail – ce qui est devenu une rituel professionnel en France. Les RPS tels qu’ils ont été médiatisés en France récemment n’existent vraiment pas aux États-Unis. Il existe cependant aux États-Unis des préventions de type secondaire, des programmes d’aide aux employés, etc. mais leurs usage est minimale.

Quelles sont vos conclusions ?

Je pense que les Risques Psychosociaux tels qu’on les vit aujourd’hui sont un phénomène passager en France. Le phénomène devrait durer quelques années, guère plus. Ils sont causés par les transformations multiples qui sont en train de s’opérer au niveau des structures sociales, politiques, économiques. Et aussi par l’inadéquation des compétences managériales. Ces troubles sont liés à une phase de « turbulences » dans laquelle nous sommes entrés il y a quelques années. Après cette phase de mutation, comme dans tout système, nous devrions retrouver un nouvel équilibre.

 

Nader Barzin,

Clinical Professor of Management

Expert en Risques Psychosociaux

www.naderbarzin.com (US)

www.nader-barzin.com (FR)

[1] Durkheim (1897) distingue trois types de suicide : égoïste, fataliste, et altruiste. Le suicide égoïste arrive sous les conditions de trauma psychique et d’isolation sociale où la mort devient un moyen d'échapper à ces conditions. Le suicide fataliste est commis par des individus qui se sentent enfermés dans des conditions de régulation oppressive qui les isole de leur contexte sociale. Le suicide altruiste se réalise sous conditions d'un niveau élevé d'intégration sociale, à l'opposé de celles de l'isolation associées avec les suicides fatalistes et égoïste.

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